BRUXELLES — Le directeur de l’Office européen de lutte antifraude (Olaf), Ville Itälä, défend sa décision de ne pas ouvrir d’enquête sur les pratiques de lobbying présumées de Huawei au Parlement européen, après un signalement datant de 2022, même si les autorités belges ont, elles, lancé des investigations sur le géant chinois de la tech sur la même base.
“Nous [avions] besoin de quelque chose de plus concret pour agir”, justifie Itälä dans un entretien avec POLITICO, ajoutant que l’Olaf reçoit plus de 4 000 signalements par an. Celui concernant Huawei, affirme-t-il, manquait de détails et avait été envoyé deux ans après l’infraction présumée.
L’attention portée sur la gestion par l’Olaf du scandale Huawei est grandissante depuis que la Belgique s’est saisie de l’affaire.
Près de deux ans après que l’agence antifraude a écarté le signalement concernant Huawei, les procureurs belges enquêtent pour savoir si l’entreprise a effectué des paiements illicites pour faire rédiger puis signer par huit députés européens une lettre ouverte soutenant ses intérêts, selon des documents judiciaires consultés par POLITICO.
Les enjeux sont déjà importants pour cette agence créée à la fin des années 1990, qui doit faire face à un contexte géopolitique mouvant et aux interrogations sur sa pertinence et son efficacité.
“Nous devons rester calmes et continuer, renforcer la foi dans le système, sinon les gens ne nous feront plus confiance”, expose Itälä.
Certains de ses détracteurs ont accusé l’Olaf d’avoir des biais politiques lorsqu’il enquête sur des partis. Sur TF1 lundi, Marine Le Pen a repris ces mêmes attaques, s’insurgeant contre les procès “politiques” après avoir été reconnue coupable d’avoir détourné des fonds du Parlement européen. La cheffe des députés RN s’est plainte que seuls les partis d’opposition étaient visés par ce type d’enquêtes qui, dans son cas, a commencé par une investigation de l’Olaf.
“Certains responsables politiques ont une forte tendance à dire ‘je ne suis pas coupable, c’est politique’ lorsqu’ils sont confrontés à une affaire”, rétorque Itälä. “Et c’est normal, je comprends l’importance de la défense, car elle fait partie du système.”
En ce qui concerne l’affaire Huawei, Transparency International Europe a rempli un formulaire en ligne en 2022 qui contenait en pièce jointe un courriel détaillant le schéma présumé, a fait savoir son directeur, Nick Aiossa.
L’organisation a communiqué à l’Olaf l’information initiale au sujet de cette lettre ouverte signée par huit eurodéputés, qui l’a ensuite écartée en raison de “soupçons insuffisants”.
“Etant donné que nous avons également soulevé cette question de manière bilatérale lors d’une réunion avec [Itälä] le 20 décembre 2022, ils avaient la possibilité de nous contacter pour obtenir davantage d’informations”, a retracé Aiossa dans une réponse écrite.
En concurrence avec le Parquet européen
Ville Itälä souhaite désormais s’attacher à prouver la pertinence de l’Olaf dans le paysage en constante évolution de la lutte contre la corruption dans l’UE. Par exemple, illustre-t-il, les rapports de l’agence ne sont pas publics, en raison de contraintes juridiques ; or, il admet que le manque de transparence constitue un risque. Un comité de surveillance vérifie actuellement que l’Olaf n’enquête pas uniquement sur des partis situés d’un seul côté de l’échiquier politique.
Mais l’institution s’inquiète de plus en plus de la concurrence avec le Parquet européen (BPGE), nouveau gendarme de la lutte antifraude de l’UE, ce qui provoque parfois des frictions entre les deux.
Lors d’une audition au Parlement, la cheffe du Parquet européen Laura Codruța Kövesi a critiqué la contribution de l’Olaf à la détection des affaires criminelles au sein de l’Union européenne. “Le niveau de coopération avec l’Olaf est très faible”, a-t-elle tancé à propos de leur partenariat.
Ce n’est pas ainsi qu’Itälä voit les choses.
“J’ai été un peu surpris qu’elle ne m’appelle pas avant de faire ces remarques publiques. Ce n’est pas la bonne chose à faire. Nous avons vingt-cinq ans d’expérience et nous avons toujours privilégié la coopération”, assure-t-il.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais et a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.
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